Ce soir là, je compris que la mort m'arrachait pour de bon à son amour, pourquoi s'est-elle enfuie de la vie en se trouvant dans mes bras ?
Elle avait tout juste 17 ans et moi j'étais dans ma dernière ligne droite vers la trentaine. Dans son regard qui ne se dérobait pas à mes yeux fixés dans les siens, je vis tout de suite que cette femme ferait de moi son amante et que je serais ivre d'elle, alcoolique insoignable.
On se croisait tous les matins, dans la rue qui d'un côté accueillait son Lycée et de l'autre, l'école maternelle de mon fils. J'élevais seule mon garçon depuis sa naissance ; le destin avait voulu que son papa trop empressé de se rendre à la maternité croisa trop rapidement un camion qui réduisit sa voiture en débris d'un puzzle sans pièces communes. Depuis j'avais banni l'amour de ma vie, me consolant dans des bras sans lendemains, féminins ou masculins, peu m'importait le sexe de mes amants pourvu que le temps d'une nuit ils minimisent la solitude qui me rongeait.
Il n'y avait plus que mon petit bonhomme qui méritait tout l'amour que je possédais ; injustement on lui avait retiré son modèle masculin, celui qui aurait dû être son héros, la personne qui aurait partagé la plupart de ses jeux et plus tard il aurait été son plus grand confident. Il me fallait réparer les conneries de la fatalité du mieux qu'il m'était possible de faire, il fallait qu'il ait en héritage tout l'amour que j'avais envers son père, tout l'amour que son père lui aurait offert. Je devenais pour mon petit homme, tout ce que j'aurai désiré que son père soit pour lui.
Et cette fille qui ne cessait de me dévisager, je sentais qu'elle allait nous enlever tout ce bonheur, toute cette perfection de vie. Toute la barricade d'amour que nous avions construite, je la sentais s'effondrer à la simple pensée de pouvoir la toucher. A chaque fois que nos yeux se rencontraient, j'avais conscience du défi qu'elle me lançait. Je luttais depuis plusieurs semaines contre le désir de lui adresser la parole, et pourtant nous nous étions déjà tellement dit sans jamais nous être parlé. Je l'avais croisée un jour, il y a quelques semaines, des mois, dix ans, une vie ?
Elle était belle et elle me tuait. Elle m'achevait chaque jour un peu plus, j'avais mal de désir à l'apercevoir et je souffrais de manque les dimanches. Elle était une enfant et moi je la craignais, elle avait une fougue d'adolescence et moi j'étais tellement vieille face à elle. Pourquoi pensais-je lui plaire alors que l'évidence me criait son jeu ? Je me mis alors à m'improviser détective privé, je pris une semaine de congé, je me fis porter malade, d'ailleurs je l'étais bien réellement, alors que je n'avais connu que l'amour d'un homme. Cette chose qui me dévorait désormais, c'était la passion, la pire qui soit je pense: celle qui vous rend nauséeuse à chaque carence d'un regard, à chaque éclipse d'un visage, à chaque pensée de doute, à chaque seconde de chaque minute puisque votre mémoire alors est assaillie de pensées, de désir.
Je découvris alors le compagnon de toutes ses pauses-repas du midi ; il était évident qu'il était son petit ami. Je me voyais actrice au premier rôle dans sa vie, mais elle s'était bien jouée de moi. Comme elle avait dû s'amuser en me voyant l'espionner, la suivre des yeux, suivre ses pas au rythme des miens! Soudain je compris que l'enfant c'était moi et que je m'étais faite manipuler comme on dirige une marionnette qui n'a que l'espoir de prendre vie. Les vacances scolaires tombèrent à point et j'entrepris de l'oublier pendant ces quinze jours qui devaient me sortir de mes croyances naïves que l'amour était ressuscité dans ma vie.
L'école reprit un jeudi, je ne tournais plus mon visage sur le côté gauche de la rue, ce qu'il y avait de l'autre côté me faisait mal, et pourtant je me sentais comme dévorée, comme si un loup affamé se jetait sur moi, je souffrais, ma tête au bord de l'éclatement comme si une massue tentait de m'enfoncer sous terre. Je vis le vendredi de la même façon et la semaine qui suivit aussi. Je devenais aigrie et acariâtre, mon fils avait toutes les peines du monde à m'arracher un semblant de sourire, je m'étais faite porter malade à nouveau, je ne supportais plus la présence des gens, je sortais de chez moi par obligation, parce qu'il fallait conduire le petit à l'école et acheter de quoi le nourrir. J'étais en train de mourir dans la plus grande des souffrances, je mourrais en silence.
Un mardi comme un autre, comme les autres mardis douloureux, alors que je me dirigeais vers la maternelle, mon fiston sans crier gare fit mine de traverser la rue pour courir après un ballon malencontreusement échappé des mains de son propriétaire. Je réussis à le rattraper de justesse avant qu'il ne traverse sans se soucier du danger qui le guettait, et en relevant la tête je l'aperçus : elle.
Elle était plantée à quelques centimètres de moi, et si je n'avais pas été la mère de mon enfant, j'aurais cru, à voir les traits d'effroi sur son visage, qu'il eut été le sien. Tout naturellement je lui demandai si elle allait bien et elle me répondit « maintenant oui je vais bien ». Nous restâmes quelques minutes à nous regarder, à nous dévisager, à scruter le moindre sourcillement de l'autre; je sentais des mots qui me brûlaient, je me sentai soudain fiévreuse et je finis par céder à la chaleur de mon désir avant de m'enfuir en courant : le petit dans mes bras, je lui jetai mes pensées les plus profondes « je ne peux plus vous regarder tellement je vous aime ».
J'étais rentrée chez moi; pourquoi n'avais-je pas continué ma route vers l'école, pourquoi avais-je fait demi-tour, pourquoi elle, pourquoi lui avoir dit que je l'aimais ? J'avais dû passer pour la pire des idiotes. Comment peut-on se permettre à mon âge pareil cinéma devant une adolescente ? J'avais honte, mais curieusement je souriais, j'étais soulagée et même heureuse; égoïstement je lui avais abandonné mon poids et ça me plaisait. Je fus prise d'un fou rire, j'ignorais si je riais de mon humiliation ou si je riais de soulagement, un peu des deux je crois; mes nerfs se relâchèrent, je me sentis apaisée.
Je n'osais plus tourner mon regard vers son Lycée, j'étais heureuse, terriblement heureuse mais tellement gênée du tableau que je lui avais offert la veille. Je sortai de la maternelle et me dirigeai vers ma voiture que je garais toujours incroyablement loin juste pour le plaisir de remonter la rue à pieds et d'y croiser son visage, quand tout à coup je la vis s'avancer vers moi. Je continuai de marcher, pensant qu'elle ne faisait que traverser la rue, quand soudain j'entendis courir derrière moi. Sa main venait d'attraper mon bras, je fus paralysée sur place. Elle m'expliqua qu'elle avait deux heures de libres devant elle, un de ses professeurs étant absent; et me demanda de l'accompagner prendre un chocolat chaud si mon emploi du temps le permettait. Je restai muette, lui fis signe de la tête et je la suivis. J'allais être en retard au boulot, mais deux heures de sa présence valaient bien largement l'affrontement de l'exaspération de mon boss.
Elle se mit à me parler comme si nous étions des amies lointaines qui venaient de se retrouver: elle me parlait de ses cours, de ses amis, de sa famille, de sa mère surtout; son père était parti tôt du foyer, il ne lui manquait pas, bien qu'elle ne le voyait jamais. Elle avait bien un petit ami, histoire de faire comme les copines, surtout qu'elle était jolie et qu'elle avait eu la chance de se faire draguer par le plus beau et populaire garçon de son lycée; une telle chance ne se refuse pas.
Elle avait dans la voix une telle douceur, une infinie maturité et une incroyable sincérité. Personne avant ne m'avait bouleversée de cette façon, personne n'avait jusqu'alors réussi à me captiver par un tel flot de paroles. Je voulais rester là une éternité à l'écouter me parler, me parler d'elle, me parler toujours jusqu'à l'infini. Elle était si belle, si jeune, si sensible, si ouverte à la vie, je ne souhaitais que la prendre dans mes bras, la protéger, la réconforter, la serrer fort, lui montrer qu'elle était tout pour moi, puis je réalisai que la plus fragile de nous deux, ce n'était pas elle.
J'entrepris de l'inviter chez moi le vendredi après-midi suivant vu qu'elle n'avait pas cours. Il était évident qu'elle avait compris ce qu'elle représentait pour moi. Elle hésita un instant puis acquiesça. Je ne sais plus vraiment laquelle de nous deux fut l'adolescente à ce moment là. Je me sentis à la fois abrutie mais heureuse, profiteuse mais chanceuse, innocente mais coupable. Elle était si jeune.
Je la fis s'asseoir dans le divan et restai éloignée dans le fauteuil en face d'elle. Elle avait toujours cette richesse dans les mots, telle une déesse de la parole illimitable. Soudain, certainement avait-elle senti mon regard captivé soudé à ses yeux, car elle se figea pour me dévisager à son tour et elle souriait. Je rougis. Je suis incapable de décrire ce que je ressentais à ce moment là, je n'avais aucun comparatif, aucun déjà-vécu, aucun mot ne vint sur le flot de sentiments qui m'assaillit à cet instant-là. Elle se leva et me demanda où se trouvait la salle de bain, puis quand elle revint, elle s'assit à côté de moi. Mes yeux qui la dévisageaient toujours, elle entreprit de me prendre la main et là je manquai de m'évanouir; je fus submergée d'un sentiment et de tous ses contraires: la peur, l'envie, le désir, la panique. Je voulais qu'elle ne me lâche jamais et je voulais m'enfuir aussi ; je désirais un baiser d'elle et je souhaitais qu'elle s'en aille.
Quand elle partit ce soir-là pour retrouver son foyer, je savais que jamais plus on ne me ferait l'amour de cette façon, je savais que jamais plus je ne donnerai de moi autant qu'elle avait su prendre, je savais ce soir-là que jamais plus je ne la reprendrais dans mes bras. Je savais juste que l'amour était un jour parti sur une route, sous un camion, mais qu'il était possible de le voir ressusciter si on y croit, si on sait le voir, si on accepte de suivre un peu sa route lorsqu'il croise notre chemin. Mais je n'avais pas le droit de l'enchaîner à moi alors qu'elle n'était, elle, qu'au début de sa vie et qu'elle avait tant encore à découvrir. Son corps et son âme m'avaient appartenu le temps d'un après-midi, mais je n'avais pas pris le temps je pense, de posséder son c½ur que je voulais laisser libre.
Désormais, je me garais face à l'école de mon fils, je n'avais plus de chemin à faire à pieds, si bien que je ne croisais plus l'ombre de son apparence. Les grandes vacances arrivèrent enfin. Elles mirent en pause le calvaire que je vivais, car si je n'avais pas voulu la laisser tomber en amour de moi, moi je l'aimais à en crever. J'avais mis deux mois à me remettre sur pieds après ce fameux après-midi où j'ai décidé soudain de ne plus jamais la revoir.
Je partis en vacances avec mon fils au bord de la mer. Nous fûmes de nouveaux très proches et il était heureux: il vivait pleinement chaque seconde et son sourire aux anges m'était contagieux. Je me reconstruisais, je crois. En réalité il m'avait terriblement manqué pendant tout ce temps, mon petit homme. Si j'avais connu deux fois l'amour qu'on offre, le seul qui arrivait désormais à me faire connaître l'amour qu'on reçoit, c'était lui. C'était aussi le seul de qui je pouvais l'accepter.
Nous sommes revenus à la maison une semaine avant la rentrée scolaire; mon fils changeait d'école puisqu'il quittait la maternelle pour entrer en primaire. Je n'aurais plus à me conduire comme une voleuse en l'y amenant, ni à me cacher ou marcher vite si jamais je ne trouvais pas de place à la plus proche proximité de l'entrée de l'école. Je n'étais pas encore guérie d'elle mais je m'efforçais de m'occuper dès que mes pensées se tournaient vers elle. Pourtant, paradoxalement, je voulais la voir, lui parler encore une fois, savoir si elle vivait bien, si elle avait toujours cette facilité à jouir de la vie et parfois je me surprenais à désirer une toute dernière fois de sentir ses lèvres sur les miennes.
Le 27 août 2002, on sonna à ma porte. Elle était plantée là sur le tapis devant l'entrée. On se regarda pendant quelques secondes qui parurent une éternité, puis je me décidai à la faire entrer. Elle s'écroula dans mes bras si fort qu'elle me fit basculer à terre. Elle avait les yeux clos, elle respirait mais je trouvais son souffle si lointain que je la giflai pour qu'elle se réveille. Au bout d'un moment elle finit par ouvrir les yeux, elle me fixa, « je t'aime », et elle referma ses yeux. A bout de force, ne sachant plus la réveiller, je décidai d'appeler le SAMU. Je demandai à une voisine de garder mon fils et je partis dans la camionnette à ses côtés.
Déjà trois heures et demie que je faisais des allers et retour de long en large dans la salle d'attente, quand enfin une infirmière vint me voir :
« - vous êtes de la famille ?
- non, pas du tout.
- pourriez-vous joindre sa famille ?
- je ne connais pas sa famille, je ne sais pas où elle vit, je ne connais même pas son nom de famille.
- Que faisait donc cette jeune fille chez vous alors ?
- ...
- Bon, ne vous inquiétez pas, nous allons trouver nous-mêmes.
- Merci. Je peux la voir ?
- Non, vous n'êtes pas de la famille, mais attendez sa famille, peut-être vous donneront-ils la permission de la voir, cela m'étonnerait cependant. »
Je ne pouvais pas attendre la famille, je ne savais pas de quelle manière expliquer à sa mère que je faisais partie de la vie de sa fille. Je rentrai alors chez moi, dépitée, abattue. Comment aurais-je connaissance de l'évolution de sa santé ? Je me remémorai alors la conversation avec l'infirmière: non seulement je ne connaissais pas son nom de famille, mais je n'avais pas le moindre souvenir qu'elle m'ait un jour dit son prénom. J'avais fait l'amour avec une personne dont j'ignorais tout de l'identité, j'avais tout donné et beaucoup pris sans savoir à qui j'offrais sans savoir qui me faisait ce cadeau d'amour. Pourquoi était-elle venue chez moi hier soir ? Pourquoi m'aimait-elle ? Je n'avais pas voulu de son amour, mais j'avais dû être trop égoïste à vouloir la noyer du mien sans m'apercevoir qu'elle aussi voulut me noyer. Il fallait que je trouve un moyen de la revoir. Elle avait sans doute eu un malaise sans gravité, le même genre d'étourdissement qu'elle me faisait vivre lorsque mon regard rencontrait le sien.
Le lendemain matin, je décidai de faire un détour avant de conduire mon fils à l'école et je m'arrêtai face au lycée. J'étais pile à l'heure de nos anciens rendez-vous lointains, mais je ne la vis pas, je fis ce détour quatre jours de suite. Le vendredi matin, un jeune homme, que je reconnus ensuite comme étant le petit ami de ma belle, vint vers moi
« - vous cherchez Mathilde ?
- je ne sais pas.
- je vous connais, Mathilde m'a souvent parlé de vous, elle a même séché des cours pour prendre un pot avec vous.
- oui je cherche Mathilde, où est-elle ?
- elle est morte madame.
- COMMENT ????
- Elle est décédée il y a 5 jours à l'hôpital.
- Comment ... ? pourquoi ??? Que s'est-il passé ?
- Elle a fait une overdose de médicaments, c'est tout ce que je sais madame, on l'a enterrée avant-hier.
- Où ?
- Je vous donne le faire-part.
- Merci. Je te remercie. Au revoir. »
Ma vie basculait pour la seconde fois. Je connaissais désormais son prénom, je l'aimais mais jamais elle ne connaîtrait mon secret.